Nouveaux Témoignages

Maurice  Neycensas            

  Avant le 3 Juillet - Maurice  Neycensas

29 mars 1939 Cap Brun

 33re page 

 

   

Mers El Kébir 
En effet, nous sommes restés dans notre souricière, car la rade de Mers El Kébir en était une. Bien protégée du côté terre par les contreforts du Djebel Santon et par quelques forts, elle était trop largement ouverte du côté mer, et on la jugeait indéfendable face à une attaque venue du large. Seule, une digue inachevée était juste assez longue pour abriter, s'il l'on peut dire, notre escadre. Ajoutez à cela que les forts de Kébir et du Santon ne disposaient que d'une artillerie hors du temps et inefficace, à côté des canons modernes à très longue portée des bâtiments de guerre. D'ailleurs une escadre au mouillage est toujours une cible de choix pour des navires ennemis. Distants d'une centaine de mètres les uns des autres, dans l'ordre : Dunkerque, Provence, Strasbourg, Bretagne et Commandant Teste, ces bâtiments étaient mouillés, l'arrière à la jetée, pour faciliter l'appareillage, mais l'artillerie pointée vers la terre, d'où grosses difficultés d'utilisation. 
Les contre-torpilleurs : Volta, Mogador, Terrible, Lynx, Tigre et Quersaint, étaient ancrés vers le port St André. La rade était protégée par des filets anti-sous-marins et la passe par des mines magnétiques, ce qui ne facilitait pas la circulation. Pour finir, il faut dire qu'au point de vue artillerie, nous étions largement surclassés : les cuirassés anglais disposaient de canons de 380 dont les obus perforaient facilement nos blindages trop faibles. Le Dunkerque et le Strasbourg, avec leurs 330, n'avaient qu'un atout : leur vitesse et donc leur mobilité qui les rendait compétitifs seulement en cas de combat naval en haut mer.. 
Mon poème commençait ainsi : 
C'était le trois Juillet, devant Mers El Kébir. Une aurore tranquille aux couleurs de l'Afrique Eveillait doucement l'escadre pacifique. C'était le trois Juillet, ô brûlant souvenir ! Sous le ciel d'Oranie, dans ce dernier matin, Dieu qu'elle était belle notre flotte au mouillage ! Son image en nos coeurs reste comme un mirage, Mirage d'orgueil et d'adieu pour les marins. 
C'est vrai qu'elle était belle notre escadre, c'est vrai que les matins étaient délicieux sous le ciel d'Oranie, c'est vrai que la mer s'éveillait doucement, presqu'en silence, soyeuse, reflétant comme un vrai miroir toutes les lueurs de l'aube, du bleu profond au bleu pastel et, tout là-bas, à l'horizon, tous les roses de la brume marine. Chaque matin était un enchantement, surtout lorsque j'étais là-haut, sur la grande tour et que la brise à peine fraîche venait caresser mon visage. Chacun se disait : aujourd'hui, il va faire très chaud. 
Donc, c'était le 3 Juillet. Le soleil commençait à peine à poindre quand, de la brume matinale, émergèrent les silhouettes des imposants cuirassés de la Home Fleet. Peu à peu, la visibilité s'améliorant, c'est toute une armada qui apparut et notamment le Hood, le plus gros bâtiment de guerre de l'époque, dont l'image nous était familière puisqu'il fut notre partenaire et ami tout au long de la bataille de l'Atlantique ; deux autres cuirassés le suivaient, puis un porteavions, le tout encadré par des croiseurs et de nombreux torpilleurs. Un fol espoir vola, sublime, sur tous les navires. On allait appareiller, continuer la guerre avec les anglais ; sans doute Hitler avait-il enfreint l'armistice. Hélas, nos amis les anglais pointaient leur artillerie sur l'escadre française, hélas, ils étaient chargés de la mission la plus ingrate qui soit : détruire 
notre flotte, si l'amiral Gensoul refusait les termes de son ultimatum. Et pourtant, nous savions tous que les officiers et les marins anglais étaient nos camarades de guerre, nous savions tous qu'ils étaient contre cette intervention honteuse. Jusqu'à l'armistice, sur chaque bâtiment important, il y avait un officier de liaison anglais, et des liens très étroits s'étaient tissés entre eux et les nôtres. Mais voilà, chez eux, comme chez nous, la discipline est inflexible et la marine britannique est tenue d'obéir à son chef de gouvernement : Churchill. 
Pour mémoire, voici, à peu près résumés, les termes de l'ultimatum ! 
1) Rejoignez-nous jusqu'à la victoire finale 2) Conduisez vos navires avec équipage réduit dans un port des Antilles ou aux EtatsUnis 3) Sabordez-vous sur place.
Gensoul ne peut que répondre et répéter : <<Jamais les allemands ne prendront nos bateaux, nous les saborderons avant. Dialogue de sourds. Churchill et son état-major ont peur que notre flotte soit, d'une façon ou d'une autre, utilisée par Hitler. On saura plus tard que l'armistice prévoyait justement le retour du Dunkerque et du Strasbourg à Toulon où ils seraient désarmés (?). On saura aussi, toujours plus tard car on apprend beaucoup de détails mais plus tard, que l'amiral Gensoul n'arrivait pas à se mettre en rapport avec son chef naturel Darlan, ministre de la marine. Avouez que c'est un comble, dans des circonstances aussi dramatiques, avoir l'avis du grand patron. 
Alors Gensoul n'avait qu'un idée, faire durer les pourparlers pour que l'escadre soit prête à appareiller et gagner du temps pour essayer d'avoir des ordres de son chef. 
A quoi bon épiloguer. Les dés étaient jetés, pourtant, je vous répète que jusqu'au dernier moment les officiers ont crû qu'il s'agissait d'un moyen de pression mais que jamais, au grand jamais, les britanniques s'abaisseraient à ce forfait monstrueux. 
Alors commença pour nous tous, le jour le plus long mais surtout le plus dramatique de toute la guerre. On a vu arriver le destroyer Foxhound avec, à son bord, le commandant Holland chargé de parlementer avec l'amiral Gensoul. Il n'est pas huit heures. D'interminables pourparlers ont lieu mais l'amiral français reste ferme. Des deux côtés, on sait à quoi s'en tenir. Juste avant neuf heures, un signal du Dunkerque à toute l'escadre : <<Prendre les dispositions de combat et allumer tous les feux>> (Mettre toutes les machines en chauffe). Pendant ce temps, un avion du porte-avions Arc Royal observe tranquillement ce qui se passe à l'intérieur de la rade. Interdiction de tirer sur lui. L'amiral de la Home Fleet comprenant qu'aucune solution n'est en vue et prévenu que les bateaux français ont mis leurs machines sous pression, envoie ses avions bloquer la passe avec des mines magnétiques qui provoquent de grandes gerbes en tombant dans l'eau. Et toujours interdiction de tirer, ce qui énerve les marins. Moi, je suis là-haut avec le capitaine et les servants de télémétrie. Ne recevant toujours aucun ordre, on regarde et je vous assure que de notre perchoir on voit tout ce qui se passe. L'escadre britannique effectue des allers et retours, se protégeant parfois de notre vue derrière le cap Kébir. Elle a l'air de nous narguer pendant que, rongés par l'attente interminable, nous faisons encore des suppositions, toutes plus folles les unes que les autres : et si on partait avec eux, et si on appareillait tout de suite, et si on descendait ces mouchards d'avions insolents qui renseignent le chef de l'escadre anglaise. Mais non, il ne fallait pas tirer ! On se croyait revenu aux temps héroïque de la bataille de Fontenoy où le maréchal de Saxe invitait les anglais à tirer les premiers. 
Les minutes, les heures s'égrenèrent avec une lenteur désespérante et pleine d'interrogations alarmantes. On sentait une inquiétude sourde nous envahir, insidieusement, créant en nous comme un état second que nous ne contrôlions plus à cause de l'usure de nos nerfs. Maintenant, nous savions que l'amiral Gensoul, à contrecoeur, était déterminé à répondre à la force par la force. Toutes les cheminées des navires laissaient échapper les panaches de fumée caractéristiques du proche appareillage. 
A 17 heures 55, au moment où le soleil commençait à décliner, l'escadre anglaise lança sa première salve. Quatre colonnes d'eau gigantesques, propulsées par une force incroyable, jaillirent de la mer à une hauteur de 100 mètres et retombèrent en une trombe assourdissante, à près de quatre vingt mètres de la digue où nous étions amarrés. Là, sans rien dire, nous avons mesuré la terrible efficacité des obus de 380, plus grands qu'un homme et pesant près de 900 kg, et imaginé l'ampleur des dégâts qu'ils pourraient occasionner en faisant mouche. Pas le temps de respirer que déjà la deuxième salve s'écrasait sur la jetée, provoquant une déflagration énorme avec jets puissants de blocs de béton et d'une nuée de pierres qui tombent comme grêle sur les navires, blessant les marins occupés à larguer les amarres. Pris dans la souricière, nous savions que la troisième salve et les suivantes nous encadreraient et qu'il y aurait des coups au but. Le Dunkerque et le Provence, malgré leur mauvaise position, entrent dans la danse. A partir de cet instant, ce fut l'apocalypse. Le vacarme devint terrifiant. Les tourelles de 330 vomissaient le feu dans un fracas épouvantable. Le Dunkerque était secoué de frissons convulsifs et son énorme carcasse métallique, du haut en bas, vibrait à chaque salve tirée. La fumée sortait de chaque bouche et montait, se mêlant à celle des cheminées. A un moment donné, des sifflements stridents vrillèrent nos oreilles, finissant de nous accabler. Nous avons su plus tard que ce bruit insolite indiquait le passage des obus du Provence qui volaient à un mètre à peine de notre télépointeur. Frayeur rétrospective. 
Tout le monde, la peur au ventre, attendait et espérait l'appareillage, car nous savions bien qu'ici, chaque seconde représentait beaucoup de vies humaines. 
Alors que les officiers du Strasbourg avaient tout prévu, tout préparé, et manoeuvraient en maîtres avant que l'orage se déchaîne, c'est sur le bateau-amiral que l'appareillage "déconne", c'est le seul mot qui convient. Rivalité de commandement, mauvaise préparation, ce qu'il y a de sûr c'est que les obus anglais pleuvaient de tous côtés et, lorsqu'enfin le Dunkerque fut libéré de ses entraves, il était déjà trop tard. 
Je ne sais plus vous dire dans quel état d'esprit nous avons vécu ces dernières minutes fatidiques, la mort dans l'âme bien sûr, mais dans l'enfer de bruit, de feu, de sang, le Dunkerque reçu, coup sur coup, quatre obus de 380. A cet instant où notre sort se jouait, nous qui étions là-haut et voyions tout, nous avons senti venir la mort et, dans une inspiration fulgurante, image violent et d'une précision hallucinante, maman, papa et tous les miens ont défilé dans ma pauvre cervelle ; était-ce un adieu ou un appel ? Sur le moment, mon coeur ravagé opta pour la séparation définitive. J'avais mal, mes yeux étaient secs, désespérément secs et toujours ces gerbes affolantes qui montaient deux fois plus haut que notre tour. Le troisième obus avait atteint le flanc tribord et l'incendie se déclara, faisant probablement exploser des munitions et dégageant une fumée suffocante qui se répandit jusqu'aux machines. A voir cette fumée très noire, on savait que l'huile brûlait et donc que le système qui commande la manoeuvre de tous les panneaux et portes blindées était neutralisé. Combien de marins étaient prisonniers dans ces pièges à rats où tout était brûlant, l'acier du sol et des cloisons et l'air qu'ils respiraient. 
Le quatrième coup au but mit le Dunkerque K.O. Une soute à mazout crevée, incendie immédiat et, à nouveau, des morts et des brûlés. Nous étions là, témoins muets, témoins hébétés d'un tel désastre. Le capitaine, chef du télépointeur II, était blême et une immense tristesse voilait son regard de chien battu. Il se sentait aussi inutile qu'un chacun et nous avions la même pensée angoissée dans notre désarroi commun : plaindre tous ceux qui vivaient encore au coeur du navire, vrai monde souterrain, dans des compartiments étanches. Plus de lumière, plus de pression d'huile, donc impossibilité de manoeuvre les panneaux, murés vivants, sort terrible, mort atroce. 
Et la rade enragée qui croule et se soulève sous les obus, qui jaillit avec les gerbes d'eau, qui hurle du tonnerre des explosions internes, qui gémit de la rumeur horrible et du cri des brûlés sur tous les bateaux touchés. Le Provence coule et s'échoue, comme le Dunkerque. Le Bretagne essaie de déplacer ses 28.000 tonnes, pendant que le Strasbourg, intelligent, manoeuvre royalement, évitant ainsi l'impact d'un obus de 380 qui soulève une colonne d'eau à ne pas y croire, juste à l'endroit qu'il venait de quitter. J'ai vu, fait extraordinaire, la hampe du drapeau qui flottait à l'arrière, sectionnée probablement par l'obus ; c'est vous dire à quoi tenait le sort d'un bateau, à une fraction de seconde. Le Strasbourg partait, majestueux. Il était sauvé. 
Le Bretagne, trop lent, prit un premier obus meurtrier qui mit le feu aux soutes des deux grosses tourelles et c'était l'explosion énorme des poudres et déjà le bâtiment semblait s'enfoncer dans les eaux. Un deuxième, aussi implacable que le premier, explosa probablement dans la chambre des machines et nous voyions l'incendie se généraliser, tandis qu'une colonne de feu, de fumée noire et de vapeur s'élevait encore plus haut que les gerbes d'eau. C'était titanesque, déchirant. Des témoins, sur le Commandant Teste, voisin du Bretagne, diront que, pendant que l'incendie et les explosions internes faisaient rage, des corps humains déchiquetés étaient projetés en l'air, avec des débris de toute sorte. Spectacle hallucinant. Le cuirassé prend de la gîte à tribord. Son salut, enfin le salut de ce qui en restait, aurait été qu'il s'échoue, mais il était encore en eau profonde et, comble de malheur, tandis qu'il coulait par l'arrière, deux obus, juste avant le <<Cessez le feu>>, le frappaient en plein milieu. Une explosion d'une force inouïe, un nouveau jaillissement de flammes qui crevait le ciel, un bruit strident de vapeur libérée et le Bretagne, vrai martyr, s'enfonça inexorablement, la gîte croissant en même temps. La chaleur était insupportable, vite à l'eau ! Hélas, la moitié, sinon plus, des marins ne savaient pas nager (quelle hérésie !) et avec le mazout en plus, que de cris à vous glacer la moelle, que de noyés ! La gîte dépassant le point d'équilibre, l'énorme bâtiment, entraîné par le poids de ses superstructures, tourna sur lui-même et coula en quelques secondes, entraînant les derniers survivants dans un gigantesque remous et un bouillonnement de fin du monde. Du bon vieux cuirassé, seule la quille émergeait, oui la quille, rien que la quille, à pleurer toutes les larmes de son corps. Au moment où j'écris ces lignes un sanglot, malgré moi me secoue, et je pleure tout seul. Rien ne peut effacer cette vision poignante, ni les jours, ni les mois, ni les années. Cela fait maintenant cinquante trois ans. C'était hier, c'est toujours hier, et toute ma vie j'ai traîné cette image lugubre et bouleversante. Je ne le dis à personne et, rançon implacable d'un souvenir gravé dans ma chair, elle ne s'éteindra jamais. Alors oui, criez-le <<Quelle connerie la guerre !>>. Moi qui, à dix sept rêvait d'une mort propre, j'étais servi. 
Songez que la canonnade n'a duré que dix minutes, même si nous avons eu l'impression de vivre un drame plus long que l'éternité, songez qu'au moins deux cents obus ont labouré la rade jusqu'à en faire une forêt de gerbes gigantesques, mêlée à des incendies coupés 
d'explosions meurtrières, songez qu'une dizaine seulement de coups au but ont suffi pour mettre hors de combat trois cuirassés et un contre-torpilleur qui avait nom Mogador. Seuls, le Strasbourg, notre frère jumeau, et les lévriers de la mer ont réussi à quitter la rade et nous avons compris que les anglais n'avaient aucun intérêt à les affronter. Ces miraculés ont réussi à rejoindre Toulon, mais pour quel destin ? 
Cependant, les secours s'organisaient, tandis que le mazout continuait à envahir une partie de la rade. Le silence, qui paraissait presque anormal après la canonnade, n'était plus troublé que par les gémissements des matelots et officiers qui essayaient de nager ou qui barbotaient désespérément dans la glu noire. Des dizaines d'embarcations, celles des pêcheurs du port de St André et celles du miraculé Commandant Teste, récupéraient le maximum de ces gars tous noirs et gluants qui suffoquaient pour avoir avalé du mazout. Transportés dans les hôpitaux d'Oran, beaucoup mourront en cours de transport ou les jours suivants. 
Après, lorsque nous sommes descendus sur le pont, les équipes de sécurité s'escrimaient à soulever les panneaux blindés. Il y avait déjà, alignés sur la plage avant, des cadavres qu'ils avaient réussi à sortir des entrailles du navire. Je vous assure que ce n'étaient pas des cadavres ordinaires, plutôt des squelettes habillés de parchemin gris, ou des morts mutilés dans leur chair. Tout de suite j'ai pensé au pauvre Le Bouris, magasinier, seul, tout seul dans son réduit hermétique. Son corps, tout gris lui aussi, était collé à l'acier du sol, encore brûlant. Et ceux qui, enfermés dans leur cercueil de métal, avaient essayé en vain de sortir et qu'on a retrouvés, comme une grappe de désespoir, accrochés et soudés les uns aux autres sur les marches de l'échelle qui, espéraient-ils, les conduiraient vers la lumière et le salut. Atroce, atroce ! 
Le soir, jusqu'à huit heures où fut donné l'ordre d'évacuer le navire, je suis resté là, nous sommes restés là, prostrés, les yeux secs, les yeux chavirés au point que nous n'osions plus nous regarder. Avant de quitter le bord, j'ai vu pour la dernière fois la quille du Bretagne et j'ai pensé à la détresse, à la souffrance sans borne, du jeune de Mussidan qui, un jour, était venu à l'école avec sa mère me demander de lui donner des leçons pour lui permettre d'entrer à l'école des apprentis mécaniciens de la marine, à St Mandrier. Je l'avais fait avec joie ; c'était un enfant doux et attachant. Je ne savais pas alors que je serait marin, je ne savais pas que je serais le témoin impuissant de son propre navire et surtout de la sienne, puisqu'en tant que mécano, il était resté prisonnier de son cercueil de ferraille. Il n'avait pas dix huit ans. Pauvre gosse, pauvre maman, pauvre de moi ! 
Rassemblés sur le quai, nous avons assisté à des scènes insolites, plutôt chargées d'émotion explosive. Quelques uns, très choqués, le visage hagard, perdus dans leurs rêves fous, allaient et venaient comme bêtes en cage, muets, absents. D'autres retrouvaient leurs copains, moi c'était le grand Morvan, et c'étaient des gestes désordonnés, des embrassades sans nom, vous savez des embrassades d'après cataclysme, tellement violentes qu'elles se terminaient par des sanglots ou des crises de nerfs. Manquait mon brave ami Huybrecht, le petit horloger, qui avait sauté avec sa tourelle. Vous voyez bien que le monde était fou et cette odeur écoeurante de mazout et de mort (il fait très chaud) qui ne vous lâchait pas. Pourquoi étions-nous vivants ? Grâce à Dieu disaient les uns. Mais à la question : pourquoi tant de morts ? Il n'y avait plus de Dieu et c'était la faute à pas de chance. 
Les officiers nous divisèrent en plusieurs groupes ; les plus nombreux furent parqués, comme du bétail, sur des paquebots dont le Champollion. J'ai su plus tard qu'ils s'étaient rebellés devant un tel état de fait et que certains, redoutant une nouvelle attaque, s'étaient réfugiés dans la montagne ou même chez l'habitant. Les derniers groupes furent dispersés dans différentes 
écoles de la ville. Moi, j'ai échoué à l'école Jules Ferry. Parfois, le hasard ou le destin est favorable. En effet, j'eus vite fait de connaître Madame Clément, originaire de l'Ariège , directrice qui, comme son nom l'indique, était une femme merveilleuse et des plus gentilles. En même temps, je fis la connaissance de sa fille Lucette. Témoin attentif de mon désarroi et, comme une mère au grand coeur dont je serais devenu le grand fils, elle s'était mise à mon entière disposition et d'abord, le plus pressé et le plus important : prévenir mes parents qui devaient mourir d'angoisse. Toutes les deux, durant une douzaine de jours, ont essayé d'atténuer ma peine en m'entourant d'une véritable et merveilleuse sollicitude, faite de douceur et d'affection. Pour finir de nouer et de corser nos relations, et me trouvant dans un état de réceptivité presque maladif, il se trouva que Lucette était jolie et si tendre avec moi que je croulais sous une avalanche de sentiments réconfortants et troublants. 
Cependant, le lendemain de notre évacuation, comme nous l'avions décidé la veille, Morvant vint me rejoindre et, tous les deux, nous nous rendîmes à l'hôpital d'Oran dont je ne me souviens plus du nom. D'autres marins, comme nous, effectuèrent le même et douloureux pèlerinage. Nous avons croisé dans les couloirs des êtres qui erraient comme des âmes, arrachées à notre pauvre monde. 
D'abord, nous avons retrouvé des copains presque méconnaissables, le visage tuméfié et sanguinolent ; ils gémissaient le plus doucement possible, interminablement, et nous deux, raides comme des cierges, incapable de prononcer un mot, nous cherchions leur main pendante pour la serrer, signe de sympathie impuissant et dérisoire. Vraiment cet hôpital résumait à lui seul toutes les souffrances de la guerre et tous les maux de la terre. En arrivant aux "mazoutés", nous avons failli craquer. C'était l'antichambre de la mort, avec ces visages révulsés qui révélaient l'énorme difficulté à respirer de ces pauvres créatures et ces efforts pour déglutir qui torturaient leur pauvre corps. Une mousse grise remontait sans cesse à leurs lèvres. Beaucoup étaient près de l'asphyxie. Tous ceux qui avaient ingurgité trop de mazout, et malgré tous les soins assidus du personnel hospitalier, mourront au cours de la nuit suivante. 
Le coeur douloureux, très émus, nous avons terminé notre voyage aux enfers, par la visite des brûlés. Nous sommes entrés dans le domaine le plus inhumain, le plus horrible aussi. Après le spectacle de la veille qui nous avait déjà ébranlés, entendre à nouveau cette plainte multiple et déchirante qui montant de tous les lits : supplications désespérées, cris, hurlements bouleversants, était propre à vous rendre fou. Il y avait des brûlés à cent pour cent dont la peau se détachait par pans entiers et ne vivraient plus bien longtemps. Tous ces corps à vif ne supportaient aucun contact. Pour eux, à la nudité brûlante, pour eux dont les bras étaient attachés verticalement dans une attitude lamentable de prière, où était le bon Dieu ? Oh ! ces visages horriblement dénaturés, ces regards d'épouvante qui vous glaçaient jusqu'aux os ! 
Morvan et moi, complètement démolis, n'avons su que pleurer à la sortie de l'hôpital ; nos yeux, nos pauvres yeux avaient vu tant d'horreur, nos coeurs avaient tant souffert, que tout notre être semblait détruit à jamais. Sous le soleil implacable d'Oranie, nous sommes rentrés chacun dans notre école. Sur le moment, j'ai été incapable de donner des nouvelles de nos pauvres blessés à madame Clément et à Lucette. Elles ont respecté mon émoi. <<Vous savez Maurice, car elle m'appelait Maurice, à l'heure qu'il est, votre famille doit savoir que vous êtes sain et sauf>>. Chère femme, elle savait bien que mon amour pour mes parents était encore le meilleur réconfort, la chose à laquelle on s'accroche toujours en dernier ressort. Et nous avons causé un long moment, moi de ma famille, elles de monsieur Clément, officier dans la coloniale. Nous avons bu l'apéritif. Lucette m'a raccompagné. Nous descendions le grand 
escalier, côte à côte, nos mains se sont frôlées puis, allez savoir pourquoi et comment, elles se sont données l'une à l'autre puis se sont nouées. A l'avant dernière marche, nous nous sommes arrêtés et c'est là, précisément, que son regard, à la fois naïf et pénétrant, m'a enveloppé d'une grande tendresse et, le croiriez-vous, nos lèvres se sont jointes dans en fervent baiser. Lorsqu'on s'est quittés, elle était pâle et avait l'air "tout chose", comme si son innocente candeur s'étonnait brusquement de notre hardiesse à tous les deux. Ainsi, elle était ravissante. Très émue et un peu perdue, elle remonta l'escalier précipitamment, comme si son nouveau secret lui brûlait le coeur. 
Ce soir là, le souvenir des morts, le regard terrifiant des brûlés et leurs cris, mes parents rassurés et, pour finir, Lucette et ce baiser imprévu, cela faisait tellement de choses, tellement d'émotions à la fois, que ma pauvre tête et mon pauvre coeur n'en pouvaient plus. Je ne savais plus ce qui m'arrivait. Je n'avait qu'une certitude : j'étais vivant, mais j'étais fatigué, fatigué. Cet état de délabrement, surtout mental, dura plus d'une semaine. De voir que les camarades étaient dans la même situation de fragilité que moi ne m'apportait aucun réconfort. Pourtant, j'avais été heureux dans la marine, c'était mon souhait. Je me suis aperçu que c'était pire qu'ailleurs. Quand je pense aux gars du Bretagne et du Dunkerque qui sont morts murés vivants, je me dis : à terre ils auraient pu se déplacer et respirer, respirer. Moi, là-haut, je respirais mais, même inutile, chacun devait rester à son poste et attendre le pruneau qui le faucherait. Discipline oblige. Quand enfin, est venu le moment de réfléchir, j'ai pensé et j'ai dit : <<J'essaie de comprendre Churchill, mais jamais je ne pardonnerai ce massacre>>. 
Ce qui vraiment lamentable dans cette histoire, c'est que la plus grosse partie de notre belle flotte, au lieu de servir l'honneur du pays, rejoindra Toulon -les anglais avaient vu juste- où elle se sabordera. Flotte inutile ! 
Il faut quand même parler du bilan de ce tragique épisode de la guerre. Si plus de deux cents obus ont été tirés, seuls dix d'entre eux ont touché leurs cibles, coulant le Bretagne et mettant hors de combat le Dunkerque, le Provence et le contre-torpilleur Mogador. 
Il y eut 1.299 morts, dont 1.012 pour le pauvre Bretagne, 210 pour le Dunkerque, 38 pour le Mogador, 5 pour le Strasbourg, 3 pour le Provence et une trentaine pour les patrouilleurs. Reste le mystère, ou le miracle diront certains, du Commande Teste, le seul bateau sans blindage, bourré d'essence pour avions et de munitions, criblé de pierres et d'éclats, mais sorti indemne du combat, avec aucun blessé. A croire qu'il était hors de la cible visée par les anglais. 
Les conséquences politiques de ce drame furent d'une grande importance. Mers El Kébir et son deuil ne profitèrent qu'aux ennemis de la république et au tandem Laval-Pétain, en premier lieu. Celui-ci eut beau jeu de fulminer contre les anglais et leur lâcheté. La propagande et la radio matraquaient les français avec des slogans qui faisaient apparaître la Grande Bretagne comme notre pire ennemie. Cet évènement a fait basculer les indécis et les déçus dans le camp de Vichy. Même Darlan, qui n'était pas anti anglais au départ, ne pardonnera jamais ce crime et se rangera aux côtés des collaborateurs. En somme, les allemands en ont tiré grand profit. 
Pendant treize jours exactement, j'ai eu le privilège de vivre avec mes deux amies, la mère et la fille, des moments inoubliables de compréhension et de réconfort. Chaque matin et chaque 
après-midi, j'étais enveloppé d'une atmosphère vraiment familiale. Je ne sais plus comment était née cette sympathie instinctive qui, dès le premier moment, dès le premier regard, avait créé des liens profonds et d'une rare qualité. Dois-je dire que Lucette avait pour moi les yeux de Chimène et que nos regards exprimaient sans doute plus qu'une grande amitié. Je crois bien qu'elle m'aimait. Moi, si près de la quitter, j'étais tiraillé entre notre idylle naissante et l'émotion que me promettait ma libération prochaine. 
Le seize Juillet en effet, je reçus la plus précieuse des feuilles de déplacement qui avait valeur d'ordre de démobilisation. Elle portait la date d'Oran et ce mot : <<Embarque à bord du paquebot Sidi-Bel-Abbès à destination de Marseille. Se rend à St Astier, Rue Clémenceau. Voyage gratuitement. Ne rallie pas>>. 
La séparation et les adieux, malgré la promesse de se revoir en France, furent des plus attendrissants et je vis bien que Lucette, après un baiser amical, baissait les yeux pour cacher une larme. Elle sentait que mon émotion, bien que sincère, en appelait une autre peut-être plus grande encore et qui, après les dernières épreuves, me poussait irrésistiblement vers d'autres regards, vers d'autres étreintes : là-bas, il y avait l'appel lancinant des miens. 
Et le Sidi-Bel-Abbès nous a pris, passagers et marins, dans le soir serein qui glissait sur la mer si douce, si bleue. Nous étions pourtant heureux de partir, mais quand la côte africaine s'est évanouie dans la brume, comme dans un songe, une grande tristesse a voilé nos regards. Nous savions bien tous qu'au pied du Djebel, nos frères d'armes, nos amis, reposaient dans le cimetière de Mers El Kébir, je savais bien que le Bretagne dormait avec ses marins engloutis, et puis il y avait ces deux femmes au coeur d'or qui m'avaient accueilli sans arrière-pensée. 
Mais déjà, avec la mer qui berce les âmes et atténue les peines, j'entendais des marins chanter, certains avec fureur ou avec passion, comme pour conjurer le sort et essayer d'oublier hier pour ne penser qu'à demain et à la bienvenue de leur terre et de leur famille. Ni pour eux, ni pour moi, il n'était question de sommeil, l'énervement sans doute, une tension extrême, car, voyez-vous, le drame vécu par nous tous laissa des traces profondes et durables. Je ne me sentais bien que sur le pont et nous étions nombreux, accoudés à la lisse, aspirant l'air de la nuit enfin rafraîchi, regardant la traînée argentée qui s'ouvrait puis se refermait sur le paquebot, perdus dans des rêves apaisants. Le lendemain matin, avec un vent qui forcissait et malgré le grand soleil, la Méditerranée, toujours imprévisible, se mit dans la tête d'éprouver la résistance des passagers. La houle, ample et régulière, se jouait du Sidi-Bel-Abbès qui se mit à épouser les moindres mouvements de la mer. Vers onze heures, une descente à la salle à manger où le couvert était déjà mis, me révéla qu'une grande partie des voyages était prise de malaise. Le mal de mer faisait des ravages et je vis des femmes et leurs enfants cramponnés aux lavabos, essayant de se soulager, parfois en vain. Le repas n'en fut pas moins servi à l'heure dite et la moitié des tables restèrent désespérement vides, ce qui permit aux marins de s'approprier des rations supplémentaires de "pinard" qui s'évacuèrent progressivement en chansons et en plaisanteries. Plaisirs dérisoires, sans doute, mais qui montraient la fragilité de tous ces êtres à la recherche de leur sérénité. Je ne les juge pas, j'étais avec eux. 
Quand les côtes de France apparurent, ce fut un instant de délire et de grande émotion. Mes yeux comme ceux des autres, s'embuèrent ; on était presque chez nous. Que nos pieds étaient légers sur le sol de France et nos coeurs encore bien davantage ! A Marseille, ma nuit, sur un lit de fortune aménagé dans un centre d'accueil, fut très agitée ; il était dit que je ne me reposerais vraiment que là-bas, entouré des miens. 
Au petit matin, fatigué mais souriant, je grimpai dans le premier train, via Bordeaux. Il faisait très beau, un bel été de France, et le bercement du wagon, peu à peu, finit d'alourdir mes paupières derrière lesquelles défilaient, en un mélange étonnant, des paysages africains avec des plages blondes ou des déserts arides et des coins de fraîche verdure où coulait ma rivière ensorceleuse. Là-bas, au bout d'un horizon inaccessible, Lucette se baignait dans une mer idéale et moi, le faisais la planche en eau douce, sous les ombres mouvantes des vergnes

 

   

  Entre le 3 Juillet et le 6  Juillet - Maurice  Neycensas

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  Après le 6  Juillet - Maurice  Neycensas

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 Victor le borgne

Le Borgne Victor Lettre N°1 page 1
Le Borgne Victor Lettre N°1 page 4
Le Borgne Victor Lettre N°1 pages 2 et 3
Le Borgne Victor Lettre N°2 page 1
Le Borgne Victor Lettre N°2 pages 2 et 3
Le Borgne Victor Lettre N°3 page 1
Le Borgne Victor Lettre N°3 page 2.
Le Borgne Victor Lettre N°4 page 1
Le Borgne Victor Lettre N°4 pages 2 et 3
Victor 1

Galerie de 10 photos - Lettres Victor Le Borgne

 
TEMOIGNAGE LIVRET D'UNE IN FIRMIERE SUITE
TEMOIGNAGE D'UNE INFIRMIERE
TEMOIGNAGE D'UNE INFIRMIERE
TEMOIGNAGE LIVRET D'UNE INFIRMIERE
 Presse

PRESSE CHURCHILL AVIS SUR LE DRAME
PRESSE EXTRAIT D'UN JOURNAL ANGLAIS

Presse

 
1940 OCTOBRE FICHE MEDECIN DU DUNKERQUE
DOCUMENT LETTRE DE DEGOUT ADRESSEE A LA ROYAL NAVY PAR LES OFFICIERS DU DUNKERQUE
LETTRE JEAN NOEL
LETTRE DU DERNIER OFFICIER DE LIAISON DU DUNKERQUE SUITE
LETTRE DU DERNIER OFFICIER DE LIAISON A DU DUNKERQUE DEBUT
LETTRE JEAN NOEL SUITE